Black History Week 2026 au Bénin : le retour au sources apres un siècle de comémorations
Du 7 au 12 février 2026, l'Institut Afrique Décide a organisé la première édition béninoise de la Black History Week à Ouidah, Cotonou, Abomey-Calavi et Porto-Novo, sous le thème « Retour des hommes, retour des biens : l'Afrique à la croisée des mémoires, de la traite atlantique et de la décolonisation ».
L'initiative de l'Institut Afrique Décide s'inscrit dans une dynamique mondiale de reconnaissance des mémoires africaines. Le Black History Month, célébré chaque année en février aux États-Unis et au Canada, trouve son origine en 1926 lorsque l'historien Carter G. Woodson créa la « Negro History Week », choisissant la deuxième semaine de février pour coïncider avec les anniversaires d'Abraham Lincoln et Frederick Douglass. Ce n'est qu'en 1976 que la célébration fut étendue à un mois complet par le président Gerald Ford. Aujourd'hui, 2026 marque le centenaire de ces commémorations, un siècle de lutte pour la reconnaissance des contributions des peuples noirs à l'histoire mondiale.
En organisant sa propre Black History Week sur la terre béninoise, l'Institut Afrique Décide ancre cette mémoire là où tout a commencé pour des millions d'Africains déportés : le golfe de Guinée. Trente-deux ans après le colloque historique sur la Route des Esclaves à Ouidah, cette initiative vient rappeler que l'Afrique n'est pas seulement un continent d'origine, mais aussi un espace vivant de réflexion sur son histoire et ses diasporas.
La cérémonie d'ouverture à la Maison de la Culture de Ouidah a réuni personnalités politiques, autorités traditionnelles et diplomates. Le Dr Sylvestre Edjekpoto, directeur scientifique de l'Institut Afrique Décide, a appelé à une nouvelle lecture de l'histoire africaine, envisagée comme un carrefour de civilisations plutôt que comme un simple récit de déportation. Sa Majesté Dada Daagbo Hounon Hounan II a invoqué les ancêtres et rappelé les fondements spirituels qui unissent l'Afrique à sa diaspora. Le temps fort de cette cérémonie fut l'annonce officielle, par le Professeur Didier Houénoudé, du lancement d'une chaire UNESCO consacrée au retour des biens culturels, initiative majeure qui positionne le Bénin comme un pôle d'excellence académique sur ces questions.
Les échanges académiques ont mis en lumière des données essentielles. L'historien Aka Kwamé a rappelé que les Portugais prirent contact avec l'Afrique dès 1441, mais que les ripostes africaines furent immédiates. Le Professeur Dieudonné Gnammankou a révélé que le Roi d'Allada Têsifon refusa d'accorder aux Européens un espace pour construire un fort, illustrant les formes précoces de résistance politique. Il a également rappelé que, selon les travaux de Louise Marie Diop-Maes, 400 millions de Noirs auraient été déportés du continent africain entre le XVIe et le XIXe siècle.
Les professeurs Didier Houénoudé et Saskia Cousin ont dressé un état des lieux accablant : 170 000 artefacts africains se trouvent en France, plus de 500 000 dans les collections occidentales, notamment aux États-Unis, spoliés lors des missions ethnographiques et coloniales.
Le dimanche 8 février, une marche mémorielle a relié la Place aux Enchères à la Porte du Non-Retour le long de la Route des Captifs (anciennement Route des Esclaves). Chercheurs, étudiants et journalistes ont parcouru ce chemin dans un silence recueilli, chaque pas résonnant comme un hommage aux millions d'Africains arrachés à leur terre. Une minute de silence a été observée à la Porte du Non-Retour.
La matinée s'est poursuivie à Indigo Village avec Mme Nadia Adanle, fondatrice de Couleur Indigo, qui a présenté la teinture à l'indigo comme patrimoine ancestral, présent des bas-reliefs de Dako-Donou aux sarcophages des pharaons.
Au Palais Houna, Sa Majesté Daagbo Hounon Houna II a animé une causerie majeure sur « L'univers vodun et les mémoires transatlantiques ». Il a rappelé le rôle déterminant du vodun dans les luttes de libération des esclavisés, notamment lors de la cérémonie historique du Bois-Caïman du 14 août 1791 à Saint-Domingue, qui marqua le début de la révolution haïtienne. Il a également évoqué la force spirituelle du roi Béhanzin durant son exil à la Martinique et l'existence d'une école vodun à Ouidah depuis quatre siècles.
L'Université d'Abomey-Calavi a accueilli Maboula Soumahoro, présidente de la Black History Month France, pour une causerie sur son ouvrage Le Triangle et l'Hexagone, modérée par le Pr Dieudonné Gnammankou. L'auteure y explore les dynamiques diasporiques entre l'Afrique, l'Europe et les Amériques.
L'après-midi a été consacré à la découverte du village lacustre de Ganvié, fondé en 1517. Son nom, « Nous sommes sauvés », témoigne de la quête de refuge des communautés Tofinou fuyant les razzias.
Une table ronde à l'École du Patrimoine Africain (EPA) a réuni étudiants et chercheurs autour des mémoires croisées de la traite et de la colonisation. Les participants ont ensuite visité le Centre de Culture Akanga, qui abrite une exposition sur le Ballet National du Dahomey, lauréat du Prix des Nations en France en 1962.
En soirée, vernissage de l'exposition de Schneider Léon Hilaire à l'Institut Français de Cotonou, en présence du ministre Jean-Michel Abimbola, illustrant les liens profonds entre art, mémoire et identité africaine.
La dernière journée a été marquée par la rencontre avec Père Jah à la Sphère Jah d'Allada. Afro-descendant revenu s'installer au Bénin avec sa famille en 1997, il a livré un témoignage poignant sur son parcours, évoquant son épouse Mère Jah, fondatrice du journal Black Hebdo dans les années 1970. Sa parole forte résonne encore : « Le Bénin, de la porte du non-retour, est devenu la porte du grand retour ».
La visite du Palais royal Sedjro Sebo d'Azizakouè (XVIIIe siècle) avec Sa Majesté Oba Kabiessi Koyilekedji Ayedola a permis de découvrir l'organisation clanique et les traditions de ce village de résistance.
En soirée, le défilé « Couleur Indigo » de Nadia Adanlé et la visite de la Place de l'Amazone ont offert une perspective sur le leadership féminin dans l'histoire africaine, avec un éclairage du Pr Gnammankou sur des figures comme Victoria Montou, Taxi Hangbé et Kandaka.